Un jésuite hérétique Breton

J’aime beaucoup l’Armorique littéraire d’Auguste Maréchal parce qu’il ne se contente pas de recopier à gauche et à droite les notices biographiques publiées par d’autres. Esprit curieux, il se donne la peine d’interroger des témoins et de rapporter des anecdotes inédites. Enfin, lecteur infatigable, il ajoute souvent son propre commentaire à propos de telle ou telle œuvre. Je lui consacrerai prochainement quelques lignes.

L’un des auteurs qu’il admire le plus est Guillaume-Hyacinthe Bougeant, né en 1690 à Quimper. Il lui consacre 5 pages très élogieuses : il est « plein de grâces, de saillies et de compliments agréables et bien tournés » ; « il connaissait la bonne société et l’amitié. L’agrément et l’enjouement de son caractère le faisaient autant rechercher que ses connaissances » ; sa mémoire est « chère à la République des lettres » ; il est né avec « des talents pour la politique ; discernement, pénétration et goût ». Plus loin, Maréchal parle de « la sagesse de ses réflexions » de l’élégante précision du style », du « rang distingué » de ce « savant » ! L’auteur de l’Armorique littéraire, généralement plutôt avare de compliments, n’exagère pas. Bougeant, célèbre en son temps, est un de ces écrivains que la postérité a très injustement oublié.

Élève exceptionnel, Guillaume-Hyacinthe entre chez les jésuites à 16 ans, le 16 octobre 1706, prononce ses vœux en 1724. Il professe la rhétorique et les humanités à Caen et à Nevers avant de devenir régent à Louis-le-Grand. Il fréquente les savants (Clairaut, Mairan) et est reçu dans le salon de Madame de Picquigny avec des athées notoires comme l’évêque de Luçon Michel Celse Roger de Rabutin. Ami de Quesnay et de Jean-Baptiste Silva, le médecin des dames, il intervient dans la dispute qui les oppose sur la saignée. Il meurt le 7 janvier 1743, laissant derrière lui un œuvre remarquable et remarqué. D’Alembert laissera entendre que les chagrins causés par la Compagnie à la suite de ses Amusemens philosophiques sur le langage des bêtes lui auront été fatals.

Comme tous les érudits de son temps, il touche à tous les domaines. Sa première œuvre imprimée est poétique : des dialogues imités du grec, Anacréon et Sapho (1712), puis un Recueil d’observations physiques en 1719 qui sera plusieurs fois modifié, réimprimé jusqu’à la fin du siècle et traduit en allemand. En 1727, il fait paraître le premier ouvrage qui assoira sa réputation d’historien : Histoire de guerres et des négociations qui précédèrent le Traité de Westphalie (1727). Le second grand ouvrage historique aux rééditions et traductions multiples sera son Histoire du Traité de Westphalie (toujours intéressant) qui paraîtra peu après sa mort, en 1744, un ouvrage particulièrement apprécié de Schiller qui l’utilisera en particulier pour sa trilogie dramatique consacrée à Wallenstein. Le jésuite qu’il est ne peut éviter de se mêler aux débats théologiques qui marquent alors l’actualité. Il écrit une lettre sur l’Eucharistie (1727), déclenchant une controverse qui culmine avec un Traité théologique sur le même sujet (1729) ainsi que plusieurs autres ouvrages de religion dirigés contre les superstitions et les jansénistes. Controvertiste, collaborateur important des Mémoires de Trévoux sa plume est partout reconnue autour des années 1728-1738. Il est alors ami de son confrère Jean-Baptiste Gresset, qui lui adressera, à l’occasion de son départ de la Compagnie, une magnifique épître de plus de 500 vers pleins de nostalgie.

Tous ces écrits sont certes de grande tenue et ont eu un écho important, mais le plus marquant pour un lecteur moderne sont ses œuvres plus spécifiquement littéraires. Avec La femme docteur ou la théologie tombée en quenouille (1730), il se révèle être un auteur de comédie satyrique talentueux. Dans cette pièce vive, il ridiculise les jansénistes (souvent réimprimée et traduite, à l’époque partout distribuée parfois sous le titre mortifiant d’Arlequin janséniste), comme il se moque du diacre Pâris et de ses convulsionnaires dans Le saint déniché ou la banqueroute des marchands de miracle (1732) et Le Quakers français ou les Nouveaux Trembleurs (1732). Dans ses deux premières comédies (basses comédies !), l’emprunt à Tartuffe et aux Femmes savantes est patent : le motif de l’homme sombre qui s’insinue au sein d’une famille et cherche à la détruire, comme les jansénistes veulent détruire la société, et celui alors rebattu du « jansénisme par les femmes ». Il s’inscrit avec ces comédies au cœur des querelles relancées par le ministre Fleury et le lit de justice royal du 24 mars 1730 faisant de la Bulle Unigenitus une loi du royaume.

Il est également intéressé par les disputes littéraires et, alors qu’Anciens et Modernes continuent à s’affronter, il publie un délicieux pamphlet : Le voyage merveilleux du Prince-Fan-Féredin en Romancie (1735), sorte d’anti-roman qui est une critique de De l’usage des romans de Lenglet-Dufresnoy et distingue très exactement la « haute » de la « basse » romancie. Il ne s’oppose pas à ce genre relativement nouveau, mais ne veut pas le voir sombrer dans ce qu’il croit être la vulgarité.

Enfin, en 1739, paraît son grand œuvre traduit dans toutes les langues : les Amusemens philosophiques sur le langage des bestes, qui lui vaudra un exil temporaire au collège de La Flèche et l’obligation d’écrire un catéchisme (Exposition de la doctrine chrétienne, 1746, réédité jusqu’au XIXe siècle). Ses supérieurs n’ont pas apprécié les thèses et les prolongements possibles de cet ouvrage adressé à une femme, dans la meilleure tradition des aimables conversations philosophiques par lettres rendues célèbres par Fontenelle. Il commence ainsi : « Que vous êtes séduisantes, Mad…, et que vous connaissez bien l’empire que vous avez sur moi ! » Le titre et le ton badin ne doivent pas donner le change. Bougeant va dire des choses très sérieuses alors que les cartésiens discutent de l’ « animal machine » et que dans peu d’années La Mettrie, le Malouin publiera son brûlot matérialiste L’homme-machine » !  La Compagnie lui en tiendra rigueur : derrière le sourire et une insouciance de surface, on approche de ce matérialisme honni un peu partout ! En effet, l’animal, jusqu’alors considéré comme dénué de raison, incapable de communiquer devient chez lui un être qui possède une intelligence, vit en société et peut communiquer avec ses semblables voire avec des animaux d’autres espèces. La réflexion et l’observation mènent à ce résultat. Bougeant part du besoin essentiel à toute société de communiquer, qu’elle soit humaine ou animale. S’appuyant sur le cas des sourds-muets, il imagine un langage gestuel universel susceptible de se perfectionner dans le temps. Ce qui est vrai pour les hommes l’est pour les animaux : « La nature qui agit toujours avec tant de sagesse, a fait les Castors pour vivre en Société, elle leur en a donné tous les moyens nécessaires et par conséquent la faculté de parler […] puisque, sans ce recours, il est impossible qu’aucune société puisse subsister ». Ce langage se distingue par sa simplicité – il est « borné », dicté par l’instinct et les émotions primaires – de celui des hommes et chaque espèce vivante a développé son système de communication : « Si les Castors et les Perroquets ont un langage, il faut que l’Huître et le Limaçon ayent le leur » !

C’était cependant là des assertions osées surtout que le Père Bougeant parle ensuite de l’âme des bêtes (même si, ce qu’il entend sous ce terme diffère de ce que pense l’Église). Sous un aspect souriant, ce livre très sérieux s’inscrit dans la volonté d’inscrire l’homme dans le système de la nature et annonce les hypothèses sensualistes sur l’origine des langues chez Condillac ou Rousseau. Des propos hérétiques pour la Compagnie de Jésus.

Bougeant fait partie de ces jésuites pour lesquels Voltaire ressent plus que de la considération et qui lui faisaient dire : « Rien n’effacera dans mon cœur la mémoire du Père Porée qui est également à tous ceux qui ont étudié sous lui. Jamais homme ne rendit les études et la vertu plus aimables », et il aura les mêmes sentiments pour les pères Brumoy et Tournemine (ce dernier étant d’une des plus anciennes familles de la noblesse bretonne). Dans son mémoire Sur la destruction des jésuites en France (1763), D’Alembert lui attribuera même le titre de « philosophe » !

Ses liens avec la Bretagne demeureront. Dans l’Année littéraire de 1774, Fréron, son compatriote rapporte qu’il s’est occupé de ses études ; il est en rapport avec Trublet, Sainte-Foix et Maupertuis lorsque celui-ci fréquentait le café Gradot et le Procope…

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