Mort et résurrection de Lucrèce Ou d’Histoire en histoires Par François Labbé

Les quelques lignes qui suivent ressemblent probablement à un coq-à-l’âne et plus d’un lecteur hésitera à aller jusqu’au bout[1]. Mais c’est ainsi, certaines pensées se font par sauts et par bonds, en gambadant au royaume des idées et, l’âge venant, je me laisse volontiers aller !

Tout se tient, dit-on. Bien avant l’anecdote du papillon australien, Voltaire croyait dur comme fer (ou faisait semblant de croire) que tout est nécessité. La Providence en moins, il n’avait probablement pas tort.

J’assistais naguère à une conférence donnée au buffet de la gare de Mulhouse (où avait lieu de longues années un « Café d’histoire »)  sur le premier livre d’histoire franco-allemand, l’idée, le projet, sa réalisation.

Séduisant d’emblée : la France et l’Allemagne ne sont-elles pas sœurs… germaines ? Qu’on songe à l’Empire de Charlemagne/Karl der Grosse, aux échanges culturels constants au cours des siècles, aux monastères, aux cathédrales, aux Huguenots, aux patriotes allemands sous la Révolution, à la fameuse légion germanique en 1792/3, à Anacharsis Cloots, à la Grande Armée, aux 50 000 Allemands vivant à Paris au début du XIXe siècle, à Chamisso de Boncourt, à August Lafontaine, à Theodor Fontane, à Heine se réfugiant en France, aux révolutions de 1848, à Renan émerveillé par l’Allemagne, à Hugo et son Rhin, à Benjamin mourant au pied des Pyrénées, au triste épisode de Gurs, à Stéphane Hessel, à…  Dany le Rouge !

Au lieu d’apprendre chacun dans son coin une histoire vue par la lorgnette nationale, une histoire forcément gauchie par l’ « idéologie », la tradition, les a priori et un inévitable chauvinisme, un tel manuel devait permettre  une vision plus harmonieuse des rapports actuels entre les deux pays.  Réduire l’Histoire à une romance nationale (voir les « gauloiseries » du candidat Sarko) occulte trop la part des influences, des échanges, des apports réciproques. Bien avant la naissance des nations modernes, l’Europe existait autrement… Mille raisons donc de saluer une telle publication et de penser qu’elle ne devrait être qu’une étape vers une vision de l’histoire moins jacobine qui, enfin, saurait faire la part de l’histoire des régions d’Europe, car il y a eu pendant des siècles des régions, des pays, des duchés, comtés, principautés, villes libres, républiques… (la Bretagne en est un des exemples phares) qui ont existé en l’absence de ces grands États, nés aux XVIIe et XVIIIe siècles, créations aussi artificielles que les pays africains modernes inventés par les colonisateurs…

Ce projet a été difficile à réaliser car il n’est pas simple de faire travailler ensemble des enseignants et qui plus est les enseignants de deux pays qui se sont si souvent opposés ! Il a donc fallu beaucoup discuter, transiger, remettre en question, découvrir de nouvelles perspectives. En même temps, particulièrement du côté français, il fallait respecter, adorer les programmes (Ah ! les programmes ! Comme Harpagon bégayait « Ma cassette ! Ma cassette ! », le prof, l’inspecteur n’ont qu’un horizon : le programme ! Ce qui s’appelle sans doute placer l’élève au centre du système scolaire !) et consacrer quelques pages à la fameuse dissertation historique, que les Allemands ne connaissent et n’apprécient pas (il faut d’ailleurs voir la crevasse existant entre les attentes et la réalité des copies !), veiller à ne pas heurter les susceptibilités (françaises)…

Mais le livre est né, en priorité destiné aux abi-bac. les ministères français et allemands (17 ministères en Allemagne, pays fédéral !) avaient apparemment joué le jeu et des éditeurs des deux pays ont accepté de soutenir une publication qui ne risquait pas de les enrichir. Le manuel de seconde est même paru, celui de première devait sortir lorsqu’on apprit quelques mois plus tard que la rue de Grenelle avait décidé de changer, pour la énième fois les programmes d’histoire (et il fallait voir dans quelle direction !). Dix années de travail réduites à rien ou à moitié rien puisque les élèves allemands, eux, continueront probablement à s’en servir… (À propos : où en est l’enseignement officiel de l’histoire de la Bretagne, messieur les Inspecteurs ?)

Cette conférence, la colère bien compréhensible du présentateur et initiateur du manuel, la présence impromptue dans la salle du café de manifestants CGT et CFDT venus prendre un verre après avoir clamé leur refus des désormais lois sur le travail m’ont donc fait penser, comme Voltaire que tout est lié : l’Histoire, les démissions gouvernementales, l’arrogance du politique, la rage des manifestants confrontés au mépris d’ « en haut ».

Si comme l’on dit l’Histoire ne se répète pas, il n’en reste pas moins qu’elle reste un excellent moyen d’apprécier l’actualité et il est dommage qu’on ne s’en serve pas assez pour réfléchir sur celle-ci, sur les grèves justement.

Un seul exemple : l’histoire romaine. On n’y accorde plus une grande importance dans nos programmes d’histoire. Et pourtant, il y aurait beaucoup à puiser, comme l’indiquait jadis dans un  article éclairant du Spiegel le philosophe allemand Peter Sloterjik sur la mise à l’écart systématique des citoyens dans les démocraties. J’ajouterais, la mise à l’écart tout en donnant l’impression du contraire !

Lucretia ou Lucrèce
Lucrèce trouvée inanimée par son mari et ses comparses

L’histoire de la République romaine commence par un drame, un mythe d’origine tragique. Un fils du dernier roi étrusque, Tarquin le Superbe, avait convoité une Romaine, la belle Lucrèce, dont l’imbécile de mari, Collatinus, vantait les charmes à tout venant (pour les détails : voir Tite-Live ou/et Shakespeare). Toujours est-il que le jeune Tarquin, habitué à voir sa caste régner en maître, à se croire lui-même un être supérieur, au-dessus des lois, en arrive quasiment à violer la malheureuse. Désespérée et furieuse d’avoir dû subir un tel affront, une telle violence, Lucrèce se suicidera devant sa parentèle après avoir réclamé qu’on la venge.  L’exaction commise par le potentat sème un vent de révolte et d’indignation dans le peuple de Rome et les souverains étrusques sont chassés : plus jamais de rois, plus jamais ces individus impudents à la tête de l’État, décident les plébéiens. Le pouvoir sera désormais exercé par des Romains, par le peuple. Il sera pragmatique et profane : deux consuls élus annuellement  éviteront la concentration des pouvoirs, une sorte d’équilibre, ainsi que la confusion entre la fonction et la personne. Le népotisme disparaîtra naturellement. C’est ainsi qu’en 509 naît sans doute ce que nous continuons à appeler la république, une république qui se dotera d’un Tribunat et qui durera un demi-millénaire, jusqu’à ce que l’agrandissement de la zone d’influence romaine (voir Montesquieu entre autres) conduise au passage à un système qu’on peut qualifier de néo ou para monarchiste, l’empire des César.

La res publica plonge donc ses racines dans l’indignation et la colère du peuple à la nouvelle de la mort de Lucrèce, à la nouvelle d’une transgression inacceptable, d’un manque de respect constant. Les Romains agiront désormais en citoyens. Le début de la vie publique, telle qu’on la conçoit en Occident, naît donc du soulèvement de toute une population contre un affront qui vient d’être commis contre les lois de l’honneur et du cœur plus que contre un système qui les réduit à la portion congrue.

Pourtant, malgré les précautions des législateurs, l’accroissement des richesses de certains, le prestige des militaires, l’influence croissante des religions fera que les vertus républicaines s’estompent jusqu’à disparaître : l’avidité des nantis se fait plus grande et la frugalité originelle cède la place à la pauvreté pour les masses. Mais les nantis savent déjà, intuitivement et parce qu’ils connaissent leurs origines, que les classes laborieuses (ou oisives) sont des classes dangereuses potentielles. Alors on invente le fameux Panem et Circenses (du Pain et des Jeux) qu’on présente au cours d’histoire comme destiné à assurer la léthargie des Plébéiens et qui n’est rien d’autre que la première mise en forme de ce qu’on appelle depuis quelques décennies la culture de masse. Il symbolise le passage de la république sénatoriale à l’état spectacle post-républicain avec au centre un empereur Monsieur Loyal divinisé et ses bouffons cousus d’or. L’empire romain – qui n’était alors qu’une monarchie césarienne – n’avait plus pour but que  l’élimination du sénat et du peuple, leur mise à l’écart du contrôle des affaires publiques, les César continuant cependant par tradition, par cynisme ou pour donner le change à proclamer leurs décrets et lois sous le fameux sigle SPQR (voir Astérix ! Sénat et Peuple de Rome) ! L’habit fait (comme souvent) le moine !

Sans doute, les historiens professionnels hausseront les épaules devant ces raccourcis osés et naïfs, mais ce qui me semble néanmoins important, c’est de noter que l’histoire nous donne depuis les origines des exemples de ces « affronts » que le peuple ne peut accepter, surtout quand ils viennent d’une classe politique qui dédaigne ses mandants, par son éloignement des réalités, par l’habitude de former une classe à part, une nouvelle aristocratie à laquelle se joignent comme toujours, les hochets du moment, les artistes du show-biz, les intellectuels du sérail, les journalistes dans le vent, les arrivistes de tous les bords. L’ire des contemporains de Lucrèce, celle bien plus tard du Père Gérard se déclinent à tous les âges et la colère des millions de manifestants devant l’impudence gouvernementale et  les errances politiques de la « gauche » qui n’a quasiment jamais existé que pour faire passer ce que la « droite » ne réussit pas à faire gober, s’inscrivent dans la même perspective. Le peuple lassé d’avaler des couleuvres descend un jour dans la rue et fait entendre sa voix en dehors des systèmes et des spéculations. On ne touche pas à Lucrèce sans risques !

Mais le chemin à faire est souvent long.

Tout indique que nous vivons le début d’une phase post-républicaine (au sens actuel et dévalué de « la république ») ou post 5e république, avec une démocratie dont on a du mal à deviner aujourd’hui le sens et la réalité. À Rome Du Pain et des jeux, le peuple exclu de la chose publique, aujourd’hui l’emprise des médias et des experts, des clubs, des G20, des G7, des OCDE, des spécialistes qui donnent des notes aux pays, du FMI— Exclus encore, exclus toujours, les citoyens ! Une fois tous les cinq ans, droit de voter et puis « stand-by » : retournez jouer devant la porte, participez aux découvertes de nouveaux talents, lisez les romans primés, grattez vos tickets de loterie, la télé réalité, les petits mouchoirs vous montrent le monde, inutile d’aller plus loin, de chercher ailleurs, NOUS travaillons pour vous, remplissez vos caddies, dépensez et bossez ! Le bonheur, disent les chefs d’État, la perspective suprême, the new frontier ce sera d’atteindre moins de 3% de déficit annuel, ainsi VOTRE dette personnelle diminuera ou restera dans des limites acceptables ! Le pied !

Pendant ce temps des centaines de milliers d’émigrants, de fuyards des horreurs souvent suscitées, entretenues par nous, croient trouver chez nous une paix qui leur est interdite chez eux  ( Le Drian signe aujourd’hui un gros contrat de vente de chasseurs à l’Inde – Connaît-il la misère des sans castes, la pauvreté de la majorité des Indiens ? Pour la connaître vraiment, il faut y avoir vécu, comme je l’ai fait, et c’est une expérience terrible ! Le profit généré par les exportations françaises en matière d’armement a décuplé en 10 ans avec en couronnement les hélicos livrés à l’Arabie saoudite).

Mépris, encore. Mépris toujours.

Revenons à ce que je disais au début : tout se tient et l’histoire ne se répète pas. J’assiste à une conférence qui proteste contre l’arrogance avec laquelle l’histoire est traitée par l’éducation nationale (et le Centre d’histoire de Bretagne est bien placé pour en parler !) ; des manifestants venant de défiler dans la rue contre l’autisme gouvernemental  entrent dans la salle et écoutent avec attention la conférence, les banderoles appuyées contre les murs. L’impudence ministérielle les révoltes, les révulse encore davantage. Ils voient dans cette anecdote du manuel franco-allemand, le microcosme de la situation générale ! Ils protestent et le font savoir. Ils me rappellent ces Romains se précipitant au Forum pour y défendre leur honneur violé en la personne de Lucrèce. Eux aussi sont allés au Forum clamer leur mécontentement et ils y retourneront, croyez-moi ! Un peu comme naguère les Bonnets-Rouges sur les routes de Bretagne : ne pas s’en tenir à l’événementiel, aux déplorables et condamnables exactions (matérielles), ne pas discuter de l’héritage fondé ou pas des ancêtres de 1675, ne lancer ni un réquisitoire ni un discours d’experts en histoire (futile et détournant des réalités) mais s’en tenir à l’expression « par les moyens qu’on peut » (comme le disait un BR brûlant des pneus sur une voie rapide) d’un profond malaise face à l’arrogance de dirigeants qui font semblant de ne pas comprendre le fond des choses et se masquent de toutes les arguties possibles.

Ces hommes qui nous gouvernent ont oublié ce que les Anciens savaient : ce qui motive l’homme ne se ramène pas seulement à la libido, à l’argent, au Panem et Circenses (Freud, ce petit-bourgeois viennois a brouillé les cartes). Pour faire vite, la télé, le cul et le fric ne suffisent pas à déterminer les comportements, c’est d’ailleurs ce qui explique la difficulté que les « experts » (psychologues, sociologues…) ont pour expliquer ce qui se passe dans les sociétés dites modernes : il y a aussi, il y a surtout le « thymos » grec, la thymie, l’ensemble des affects émotionnels. L’homme est certes porté par son Éros (force de vie) mais il l’est autant par sa fierté, son besoin de respect (autres forces de vie) et il n’est pas étonnant d’entendre les jeunes des banlieues (et d’ailleurs) répéter inlassablement qu’ils en ont assez du manque de respect qu’on leur prodigue ! Dans les sociétés, l’honneur de l’individu, sa fierté demeure centrale. On peut anesthésier les populations par la violence et la répression, toutes les drogues possibles, il arrivera toujours un moment où les masses au nom de cet honneur violé, à cause de l’irrespect qui les écrase, se soulèveront pour que l’arrogance et l’avidité de quelques-uns ne prennent jamais définitivement le dessus et qu’on retrouve des règles qui rendent la vie… vivable et à chacun de vivre en harmonie avec son moi profond.

On ne viole pas Lucrèce impunément.

Espérons-le.

J’aimerais encore ajouter, à l’adresse des raisonneurs, des économistes qui nous indiquent les seules voies possibles, des politiques pragmatiques, des intellos supérieurs, des « leaders » de tout acabit qu’à plus ou moins longue échéance, c’est la rue qui sera en définitive, a posteriori, toujours dans le vrai.

Anacharsis Cloots, l’Orateur du Genre humain, (mon philosophe préféré !) écrivait :

Prenez les hommes un à un,  vous gémirez sur leurs inepties ; prenez-les en masse et vous admirerez le génie de la nature. Nous sommes étonnés chaque jour des prodiges du peuple libre ; c’est que le peuple,  la collection des individus,  en sait plus qu’aucun individu en particulier ; et quand ce peuple sera composé de la totalité des humains,  on verra des prodiges bien plus étonnants.

(Bases constitutionnelles, 1793,p. 32)

L’esprit public ne s’arrête sur aucun calcul particulier : le peuple livré à lui-même ne connaît que l’intérêt de la masse,  le résultat de tous les intérêts individuels ; il est nécessairement vertueux,  car la vertu est essentiellement nécessaire à la société et le vice lui est essentiellement nuisible : donc la société libre,  le peuple homogène,  la nation nivelée doit avoir horreur du vice ; le génie du peuple se compose de toutes les facultés particulières. (Discours du 27 juillet 1793)

[1] Bon! Je coquettise! Mes contributions obtiennent en moyenne 5-6 « clics ». Si je me berce de l’illusion que la moitié des « cliqueurs » lit la totalité de ces pavés indigestes et erratiques, on tombe au mieux à 2 ou 3. Ce qui prouve tout de même que grâce à Internet, on n’est jamais seul…

Tous droits réservés François Labbé.

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